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L’Île Royale

Découvrez le prologue et le début du chapitre I. La lecture s’arrête au moment où la clé de Lille révèle sa véritable nature.

Prologue

Décembre 511

Quelque part dans le nord de la Gaule

La nuit est sans lune, froide.

Dans les marais brumeux qui bordent ce qui deviendra un jour une ville, une procession avance en silence. Trois hommes marchent en tête, torche à la main. Derrière eux, quatre porteurs transportent un corps enveloppé dans un drap de lin grossier. Pas de cérémonie, pas de chants. Juste le bruit sourd des pas dans la terre gelée, le tintement des armes de fer et le craquement du gel des roseaux sous le poids des vivants.

Le premier homme est un homme d’Église. Tunique de lin beige serrée par une cordelette, épaisse fourrure sur les épaules. Il marche les yeux baissés, les lèvres légèrement remuantes. Une prière, peut-être. Ou un serment qu’il se répète pour ne pas l’oublier. Il s’appelle Vaast.

Le deuxième est un noble. Longue tunique rouge en laine, ceinture richement ouvragée, manteau de fourrure retenu par une fibule de bronze. Lui ne prie pas, il surveille. Son regard balaie la pénombre à chaque pas. Il s’appelle Médéric.

Le troisième est un guerrier. Tunique courte, peau de bête sur les épaules, braies aux jambes. Son bouclier rond est attaché dans son dos, son épée suspendue à la ceinture. Il ne regarde ni à droite ni à gauche, toujours devant. Il s’appelle Aurélien.

Personne ne sait qu’ils sont ici, ce qu’ils transportent ne doit pas exister.

La procession s’arrête devant un mausolée de pierre, petit, presque humble. La porte est déjà ouverte. Un fossoyeur les attend. Il remet à sa ceinture un maillet et un burin encore blanchis de poussière.

À l’intérieur, deux gisants l’un à côté de l’autre. Celui de gauche est scellé. C’est celui d’une femme, les mains jointes sur la poitrine. Sur le côté qui fait face aux endeuillés, on peut y lire une inscription qui semble avoir déjà passé plusieurs hivers : ADALSINDE DE L’ISLE. L’autre gisant est ouvert, avec un texte fraîchement gravé.

Vaast murmure quelques mots en latin. Le corps est placé dans le tombeau. La dalle est refermée, les porteurs font un signe de croix et reculent vers la porte. L’homme d’Église passe ensuite lentement la main sur cette nouvelle inscription :

Ici repose Clovis, roi des Francs, auprès de son véritable amour.

Une fois dehors, la porte refermée, les trois hommes se regardent. Les porteurs rassemblent déjà leurs affaires, indifférents, pressés de rentrer se mettre au chaud.

Vaast fait non de la tête, discrètement, en direction de ses deux compagnons. Un geste presque imperceptible.

Médéric se rapproche de l’évêque et murmure contre son oreille :

— Nous n’avons pas le choix, Vaast. Ce sont ses dernières volontés.

Il sort sa spatha de sous son manteau. Aurélien fait de même, et tous deux s’élancent.

Les cris sont courts. Les coups d’épée précis, comme deux assassins sur-entraînés. Le sol boit le sang encore chaud, fumant dans le froid. Une forte odeur de fer s’en dégage. Quand tout s’arrête, plus rien ne bouge, hormis la buée qui sort par saccades de la bouche des trois survivants.

Vaast se signe, puis il rejoint les deux autres. Ils se placent en cercle, face à face.

— Prêtons serment, dit Médéric. Encore une fois. Ici.

Vaast prend la parole, la voix posée malgré ce qui vient de se passer.

— En ton nom, Clovis. Nous acceptons une fois encore la mission que tu nous as confiée. Aurélien, ton meilleur combattant. Médéric, ton fidèle conseiller. Et moi-même, Vaast, serviteur de ta foi. Nous jurons que ton héritage ira à celui ou celle qui en est digne.

Ils se taisent. Plus aucun bruit humain ne se fait entendre. Seul le son de la nuit, de l’eau, du froid accompagne ce moment.

Puis les trois hommes prennent la route du village. Le chemin de terre gelée est étroit, bordé de roseaux noirs. Vaast lève les yeux. Le ciel est entièrement dégagé. Chaque étoile visible, chaque constellation est à sa place. Mille cinq cents ans plus tard, ce sera toujours ce même ciel.

Mais le chemin boueux sera devenu une rue pavée, éclairée par des lanternes électriques. Une rue iconique du Vieux-Lille : la rue de la Monnaie.

Chapitre I

La clé de Lille

Habituellement, la rue de la Monnaie est déserte à cette heure avancée de la nuit. Même la rue de la Soif, à deux pas, commence à se vider. Deux utilitaires viennent briser cette quiétude. Rien que le frottement des pneus contre les pavés qui résonne dans toute l’artère suffit à briser le silence nocturne. Ils se garent l’un derrière l’autre en un seul coup de volant, proprement, comme à l’entraînement.

Les portes coulissantes s’ouvrent. Des mercenaires en jaillissent. Cagoules noires, harnais, gants, armes de poing. Ils traversent la rue rapidement et se retrouvent face à l’Hospice Comtesse. Le vieux bâtiment abrite le musée qui retrace l’histoire de Lille. Cette nuit, il abrite autre chose aussi : l’objet qu’ils sont venus chercher.

Une femme dirige l’opération. Sa silhouette et ses cheveux attachés trahissent son genre malgré la cagoule. Sans un mot, d’un simple geste, elle envoie l’équipe contourner le bâtiment pour rejoindre la petite place qui se cache derrière les vestiges du vieux moulin Saint-Pierre. C’est là qu’ils enjambent le muret qui sépare la place de la cour intérieure.

La femme s’approche d’une fenêtre et l’examine rapidement.

— Prêts ?

Elle n’attend pas la réponse. Le plus grand brise la vitre. Le son du verre éclaté se répand dans la cour silencieuse. Une seconde plus tard, ils sont à l’intérieur.

L’alarme hurle.

Ils passent en trombe devant les tableaux de Watteau, devant les sculptures qui meublent l’ancien dortoir des religieuses, devant cinq siècles d’histoire de la ville. Ils n’ont pas le temps pour ça. Ils arrivent devant une vitrine, au fond de la salle. Derrière le verre, une grande clé de cérémonie repose sous l’éclairage. Dorée, simple. La tête forgée en fleur de lys : la clé de la ville de Lille.

La femme s’arrête une seconde. Elle ne peut pas s’empêcher de la contempler.

Un homme pose une petite sacoche près de la vitrine et en sort un marteau de sécurité. Il se place à la droite de la femme. La façon dont il brandit le marteau suffit à dire qu’il n’est pas habitué au terrain. Ses gestes sont maladroits. Il ajuste sa prise deux fois avant de se décider, tout en ayant l’air de quelqu’un qui ne regrette pas d’être là. Il tourne la tête vers sa partenaire.

— C’est quand tu veux, Louise. J’aimerais qu’on sorte d’ici assez vite.

Louise fait un signe de tête. La vitrine explose en milliers de morceaux. Elle saisit la clé et la tend à son collègue, qui la glisse dans son sac avec une délicatesse qui tranche avec l’urgence de leur opération.

— Arrêtez-vous !

Un agent de sécurité surgit depuis l’entrée de la salle, arme de poing sortie. Et derrière lui, d’autres encore.

— La police est en route !

L’homme au marteau, Jean, se fige. Mais il n’évalue pas la situation. Il réagit comme quelqu’un qui prend soudainement conscience que tout ce qui lui semblait excitant il y a dix minutes est devenu très réel très vite. Louise, elle, ne bouge pas. Elle se tourne vers les vigiles, calme, les mains légèrement levées.

— Messieurs. On va repartir avec ce qu’on est venus chercher. Vous ne tirez pas, on ne tire pas. Et tout le monde rentre chez soi en bonne santé.

Pendant qu’elle parle, Jean recule lentement vers le reste du commando. Les mercenaires ne visent pas, mais ils sont prêts. La tension dans la salle est palpable. L’alarme hurle de plus en plus fort. Jean ne regarde pas où il met les pieds ; il regarde les armes pointées, les visages tendus. Son pied accroche son propre sac posé au sol. Il tombe en arrière.

Les vigiles ouvrent le feu.

Le bruit de l’alarme est remplacé par les coups de feu. Les deux camps échangent des tirs en se planquant derrière les présentoirs, les piédestaux, les vitrines. Louise plaque Jean au sol derrière un meuble d’exposition. Il a retiré sa cagoule pour y voir plus clair. Il est blanc. Les hommes de Louise envoient des grenades fumigènes. La fumée envahit la salle avec son odeur de feu d’artifice. Les coups de feu continuent, désormais à l’aveugle. Les détonations résonnent à trois rues de distance.

Dehors, dans l’un des deux vans garés rue de la Monnaie, Idriss retire son casque et tend l’oreille. Il quitte ses écrans des yeux, inquiet depuis le début de l’opération. Il remet son casque, ajuste le micro.

— Dites-moi que les coups de feu que j’entends, ce n’est pas vous.

Pas de réponse. Au loin, on distingue des sirènes.

— Jean ? Louise ? Répondez, bon sang !

Dans la salle, ils ne peuvent pas l’entendre. Le plus grand des mercenaires fait signe à Louise en direction de la sortie de secours. Louise attrape Jean par le col de sa combinaison et le traîne avec elle. Dans leur course, ils trébuchent sur le corps de l’un des leurs, abattu à travers le brouillard artificiel. Jean s’arrête net, livide, il a un haut-le-cœur. Louise le tire sans lui laisser le temps de s’y attarder.

— REPLI ! hurle-t-elle en tirant sur son col pour parler au micro. Préparez les vans, on décolle !

Ils déboulent dehors, en même temps que les voitures de police, pneus crissant sur les pavés. Les forces de l’ordre se déploient et ouvrent le feu sans attendre. Louise court sans regarder en arrière, les yeux fixés sur la porte ouverte du van. Ils sautent à l’intérieur. Les mercenaires s’engouffrent derrière eux. L’autre van absorbe le reste de l’équipe.

— FONCE ! crie Louise à Idriss en retirant sa cagoule.

Il écrase l’accélérateur, la camionnette transperce la nuit lilloise. À l’intérieur, les balles ricochent contre la carlingue. Jean est recroquevillé, comme un soldat qu’on a envoyé au front trop jeune, perdu en plein champ de bataille. Puis les bruits s’estompent peu à peu pour laisser toute la place au son du moteur.

Louise referme la porte coulissante. Elle reprend son souffle. Par radio, elle contacte le second van, s’assure qu’ils ne sont pas suivis et demande un bilan : ils ont la clé et l’un des leurs est mort. Ce devait être un vol simple mais quelque chose a merdé.

Idriss observe l’équipe dans le rétroviseur intérieur, toujours aussi inquiet.

Centre Archéologique de Lille — Euralille

Depuis le dix-neuvième étage de la tour en L qui domine la gare Lille-Europe, on voit toute la ville. Le Vieux-Lille à l’ouest, ses toits de tuiles flamandes, ses rues pavées, ses façades de brique rouge. Plus loin, les immeubles et les infrastructures modernes. L’ancien et le nouveau s’étendent à perte de vue sous le ciel sombre du petit matin.

Le laboratoire du CAL n’a rien de ce qu’on imagine d’une institution archéologique. Ici, pas de poussière, pas de caisses en bois, pas d’éclairage jaunâtre. Tout est blanc, net, froid. Les murs sont faits de dalles de béton poli. Les plafonds sont hauts. Les équipements à la pointe de la technologie : scanners 3D, tables lumineuses, stations d’analyse spectrométrique, sont alignés avec une précision presque militaire. C’est le genre d’endroit où l’Histoire s’étudie sous microscope.

Même si les bureaux n’ouvrent que dans quelques heures, le laboratoire est allumé à pleine puissance.

La clé de Lille, nouvellement dérobée, repose au centre d’une table d’analyse, sous un faisceau de lumière blanche. Un bras mécanique tourne lentement autour d’elle, la scannant sous tous les angles. Sur les écrans qui l’entourent, le modèle tridimensionnel se construit en temps réel. Chaque gravure, chaque aspérité, chaque rainure de la serrure est reproduite avec une précision au dixième de millimètre.

Idriss est assis devant une rangée d’écrans, les yeux noyés dans les données. Il tape vite, méthodiquement, ne sortant jamais la tête de son poste de travail. Il ne lève même pas les yeux quand Louise entre dans le labo.

Elle non plus ne le regarde pas. Tête baissée, cheveux bruns attachés. Elle fait les cent pas le long des baies vitrées, les mains sur la taille, le regard perdu sur les lumières de la ville en contrebas. Elle a changé de vêtements : pantalon ample, col roulé noir, toujours impeccable. Mais la tension dans ses épaules est la même que pendant le cambriolage. Peut-être plus forte encore.

Jean est dans un coin, assis à un bureau face à un grand nombre de documents plus ou moins anciens. Il s’y est mis instinctivement. Une main qui soutient la tête, l’autre tient un stylo qui griffonne des notes dans les marges d’un document. Il ne pleure pas, mais il est visiblement touché par les événements de cette nuit.

Des pas lourds résonnent dans le couloir, Julien entre. Le plus grand des mercenaires : un mètre quatre-vingt-dix, la mâchoire serrée. Il porte encore l’uniforme du musée, sans les armes. Il jette un regard à Jean, bref, évaluateur, puis se tourne vers Louise. Il la fixe comme on vise.

Louise soutient son regard.

— Je sais.

Il pose les mains à plat sur la table d’analyse, à côté de la clé. Idriss lui lance un regard en coin, très discret, ravale sa salive et revient aussitôt sur ses écrans.

— On avait dit zéro contact. Zéro improvisation. Et lui, il désigne Jean d’un coup de menton, il se balade en plein musée sans cagoule.

Jean pose son stylo soigneusement et attend que ça passe. Il ne se défend pas, il sait qu’il n’a pas les bons arguments pour ce genre de conversation. Il ferme les yeux et baisse la tête.

— Pour de nouvelles recrues, j’attends autre chose qu’un fiasco.

Il laisse un temps.

— Louise ?

Elle est calme, d’un calme qui coûte quelque chose.

— Je gère.

— Tu gères quoi ? Que t’as cramé l’opération ? Qu’un de mes hommes est mort ? Que dans trois heures la gendarmerie aura l’identité de Jean et son adresse ?

Julien se redresse.

— Il va t’appeler.

Il la jauge une dernière fois, puis sort. Ses pas résonnent dans le couloir jusqu’à disparaître.

Le silence qui s’installe est lourd. Idriss recommence à taper. Jean reprend son stylo. Louise regarde de nouveau la ville en contrebas.

Le téléphone sonne dans un petit bureau vitré au fond de la pièce. Louise entre, referme la porte derrière elle et décroche presque aussitôt. Idriss ralentit légèrement sur son clavier. Pas assez pour que cela se remarque. Dans le bureau, Louise a le dos tourné, la main crispée sur le combiné.

— Oui… Je sais… Ce n’était pas prévu, la police est arrivée trop…

Elle se tait. Écoute. Quelque chose dans sa posture change : les épaules s’abaissent d’un centimètre, le menton se relève légèrement. Le genre de réajustement qu’on fait quand on reçoit un ordre qu’on ne peut pas discuter.

— Compris. Ça sera fait.

Elle raccroche, reste immobile quelques secondes face à la vitre, puis ressort et reprend sa place devant les fenêtres. Jean et Idriss n’ont pas reçu l’appel, mais ils en ont vu les effets. Aucun des deux ne dit rien.

Sur les écrans, le modèle 3D de la clé est désormais complet. Idriss la fait tourner lentement sous sa souris. Son regard s’arrête sur une zone précise. Une rainure trop profonde, trop nette pour n’être que décorative. Il incline légèrement la tête, recoupe avec une autre donnée à l’écran.

— Louise.

Elle se retourne.

— Le panneton. Et cette rainure-là.

Il pointe l’écran sans toucher la clé.

Jean se lève, intrigué. Il fait un petit reniflement et s’essuie les narines avec sa main. Il regarde l’image avec eux.

— Ce n’est pas un objet symbolique, dit-il. La géométrie est fonctionnelle.

— Cette clé a été conçue pour s’insérer dans une serrure réelle, termine Idriss.

Louise s’approche de la table. Elle regarde le modèle tourner en silence.

Cette clé n’est pas seulement un symbole. Elle ouvre vraiment quelque chose.

L’aventure ne fait que commencer.

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